16 - Référendum du 28 septembre 1958
16 - Référendum du 28 septembre 1958
La situation, née de l'impossibilité pour les gouvernements issus de l'Assemblée nationale élue en janvier 1956 de parvenir à une pacification et une réconciliation des deux communautés en Algérie, a conduit à l'exaspération d'une grande majorité des Français d'Algérie, soutenus par l'armée de métier le 13 mai 1958 (1). Le discrédit du système et des parlementaires, quelles que fussent les qualités indéniables de nombre d'entre eux, ont fait le reste au regard des Français de la métropole.
Moindre mal pour beaucoup, compte tenu des circonstances (où le "Français moyen" avait pu craindre le pire, et de toute manière n'avait aucune intention de défendre, ni le régime, ni les députés), le général de GAULLE est investi Président du Conseil par l'Assemblée.
La révision de la Constitution de 1946 (prévue par l'article 90) est votée par 350 voix contre 161.
Dans le gouvernement de GAULLE d'union nationale (communistes exclus) on trouve des représentants de tous les partis.
C'est dans cette ambiance qu'a lieu le référendum sur une nouvelle constitution, exigée par de GAULLE pour son retour au pouvoir fin mai (1).
Si peu de Français ont lu les 92 articles du texte, chacun est bien conscient de la nécessité d'un renforcement de l'exécutif, et d'un retour à la conception républicaine de nos aïeux de 1789, fondée sur la séparation des pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire.
La loi constitutionnelle du 3 juin, complétée par l'ordonnance du 20 août, propose de répondre à la question unique : "Approuvez-vous la Constitution qui vous est proposée par le Gouvernement de la République".
La campagne est lancée par de GAULLE le 4 septembre (date symbolique de la proclamation de la IIIe République).
Peu d'hommes politiques se risqueront à appeler à voter NON. Certains voient dans ce référendum un simple plébiscite pour ou contre de GAULLE (le PCF et quelques personnalités non communistes). L'appel à voter NON vient du PCF, ce qui est logique puisque la conception marxiste de l'histoire n'a que faire du pluralisme politique et de la conception républicaine de la séparation des pouvoirs (comme le démontre l'application du système politique dans les pays de l'Est), de François MITTERRAND (2) et de Pierre MENDÈS FRANCE, qui entraînent respectivement une partie de l'UDSR et une fraction des radicaux. Et à l'autre extrême Pierre POUJADE, chef de file de l'UDCA.
La SFIO, divisée à l'origine, se rallie dans sa grande majorité à la position de Guy MOLLET (qui participe au gouvernement avec deux autres ministres). Si Gaston DEFFERRE (tendance social-démocrate à la SFIO) s'est rallié également au OUI, comme Paul ALDUY (qui a participé à la rédaction de la nouvelle constitution), une minorité fait scission avec Edouard DEPREUX, Daniel MAYER, Robert VERDIER et Alain SAVARY, ce dernier pourtant Compagnon de la Libération (ils fondent le PSA, Parti socialiste autonome).
Les "gaullistes" appellent à voter OUI, comme le MRP (Pierre PFLIMLIN est ministre d'État) et les Indépendants (Antoine PINAY est ministre des Finances).
La grande presse dans sa totalité (à l'exception de celle d'obédience communiste) fait campagne pour le OUI, tandis que les "associations civiques" militent contre l'abstention, et même les évêques qui rappellent "l'obligation de conscience" de voter.
La campagne dans le département :
Le PCF et la CGT mobilisent leurs militants pour une propagande active (affiches, tracts, journaux, et réunions publiques). Les arguments portent sur l'absence de précisions quant aux "droits sociaux", sur l'article 4 qui prescrit aux partis de respecter les principes "de la démocratie", et voient dans le chef de l'État un "prince-président à la Napoléon III".
Certains radicaux comme Jean BAYLET, avec le soutien de "La Dépêche du Midi" (peu diffusée dans le département), critiquent l'aspect "présidentialiste" de cette Constitution qui risque de réduire l'Assemblée nationale à une simple chambre d'enregistrement (article 49/3).
À l'opposé, Paul ALDUY a pris fermement position pour le OUI (dès juin) et s'est expliqué publiquement dans "Le Monde" des 15-16 août. On ne peut en dire autant du second député socialiste élu en 1956, Arthur CONTE, qui ne s'exprimera sur le sujet que . . le 17 septembre dans "L'Indépendant".
Les Radicaux, dont la tendance "mendésiste" avait été majoritaire un certain temps, se compromettent peu.
Les responsables locaux, du MRP aux Indépendants, en passant par les Républicains sociaux, se prononcent naturellement pour le OUI.
Seule exception à droite, l'UDCA.
Résultats :
Banyuls Département Métropole
Inscrits 2389 (+2 /1956) 147.478 26.603.464
Abst : 331 (13,85%) (20,30%) (15,60%)
Votants: 2058 (86,15%) (79,72%) (84,40%)
Blancs: 23 ( 1,12%) ( 1,40%) ( 1,34%)
S.Expr.: 2035 (85,18%) (78,60%) (83,30%)
OUI : 1648 (80,98%) (71,99%) (79,25%)
NON : 387 (19,02%) (28,01%) (20,75%)
Remarques :
Par rapport aux élections législatives de 1956, il n'y a pas afflux de nouveaux inscrits.
Le taux d'abstention est l'un des plus faible jamais observé à Banyuls comme au plan national, et indique bien l'importance perçue de ce scrutin.
Les consignes des partis en faveur du OUI ont été parfaitement respectées, aussi bien à Banyuls que dans le pays, où les pourcentages de OUI sont presque identiques.
On remarque, et ce n'est ni la première ni la dernière fois, que les votes à Banyuls sont plus proches des votes "nationaux" que départementaux (déséquilibrés par le "poids sociologique" de Perpignan).
Le NON ne récolte pas, et de loin, la somme des voix du PCF et de l'UDCA (total de 1956 : 606 - 387 = 219). Des électeurs communistes ont fait défection (il convient de rappeler quelques faits qui se sont produits les années précédentes: la publication du rapport Krouchtchev dénonçant les crimes de Staline, les émeutes de Potsdam en Allemagne de l'Est, et l'intervention des troupes du pacte de Varsovie en Hongrie).
DE GAULLE a effectué un voyage en Algérie du 4 au 7 juin, et déclare dans un discours qui aura de graves conséquences par la suite qu'il n'y a plus en Algérie que des "Français à part entière". Or les Algériens, toutes confessions confondues, voteront à une écrasante majorité pour le OUI (3). Quelles que soient les pressions exercées sur la population musulmane, on peut légitimement se demander en métropole à ce moment quelle est la représentativité et l'influence réelle du FLN. Cette donnée renforcera le camp des partisans de l'Algérie française et encouragera la poursuite de la répression contre des terroristes anti-démocrates.
Incontestablement, s'il n'est pas un plébiscite pour de GAULLE, il correspond, au-delà du texte constitutionnel lui-même, au souhait de nombreux métropolitains, y compris de gauche, de voir l'Algérie demeurer librement dans la République (mais pas en dehors de la volonté des populations musulmanes autochtones exprimée par des élections libres), et au profond désir d'une stabilité de l'exécutif (4).
Le résultat est ambigu dans le score des NON, mélangeant des votes allant des communistes aux groupuscules fascistes (que l'on avait pu voir peu avant mai près de Paris, défiler en bottes noires et munis de flambeaux) (5).
Notes annexes :
(1) Sur les conditions du retour du Général de GAULLE, et le rôle de certaines personnalités du gouvernement de Pierre PFLIMLIN précédant et suivant les évènements du 13 mai, on peut se référer à l'ouvrage de Pierre PFLIMLIN: Mémoires d'un Européen de la IVe à la Ve République. Edit. Fayard (1991).
(1) Cf. Michel DEBRÉ: Mémoires. 2. Edit. Albin Michel (1988); A.-G. SLAMA: ( op.cit.,1996).
(2) Qui publiera ultérieurement un réquisitoire d'une rare violence: Le coup d'Etat permanent. Edit. Plon (1964), ultérieurement Edit. Julliard (1984) et Edit. Union générale d'Editions, 10/18 (1993). Cela lui vaudra le ralliement des partis de gauche, y compris du parti communiste, à sa candidature lors des élections présidentielles de 1965 contre de GAULLE.
(3) S. Exprimés: 3 280 000, Oui: 3 164 209, Non: 11 579. Un recensement préalable de la population donne: musulmans: 7 956 892, non-musulmans: 974 245. Le nombre des inscrits est de 3 302 600 inscrits dont 200 000 militaires. Malgré les consignes d'abstentions et de menaces du FLN, l'Algérie a voté oui à 96%.
(4) Parmi les nombreux ouvrages consacrés à la IVe République le plus concis est sans doute celui de Pierre MIQUEL (op. cit.1982); Jacques FAUVET: La quatrième République. Edit. Fayard (1959); Georgette ELGEY: Histoire de la IVe République 1954-1959. tomes 1 et 2. Edit. Fayard (1992 & 1997).
(5) Cf. Alain PEYREFITTE: c'était de Gaulle. Edit. Fayard. (op. cit., 1994).
Remarque générale :
Hugh Roberts (1) souligne fort justement que la France est sortie exsangue de la première guerre mondiale (1914-18), mais contrairement à l'Angleterre, avec des ambitions et prétentions impérialistes intactes. Sa politique coloniale sera marquée par un écart entre les fins poursuivies et les moyens disponibles, écart qui deviendra dramatique au lendemain de la Seconde Guerre mondiale quand elle tentera de rétablir sa puissance impériale d'antan dans un contexte mondial qui lui sera hostile aussi bien à l'Est que de la part des USA.
Les évènements de novembre1954, totalement sous-estimés par les européens en Algérie, et plus encore par le peuple français en métropole, démontrent l'aveuglement ou l'incompétence des élus sinon la pusillanimité des gouvernants.
Aux députés d'origine musulmane en 1945 et 1946 (disposant de 16 élus dans un collège dit des non citoyens) s'oppose le bloc des députés européens (collège dit des citoyens avec 13 sièges). Si parmi les premiers certains sont affiliés au PCF et à la SFIO, ils rallieront le FLN faute de se faire entendre et à la suite du truquage des élections du 4 avril 1948 sur ordre du gouverneur général socialiste Marcel-Edmond NAEGELEN, suivi de celui des législatives de juin 1951 et lors des municipales d'avril-juin 1953. Contrairement à ce que le ministre de l'intérieur F. MITTERRAND voulait faire croire à la métropole, les départements d'Algérie ne disposaient pas du même statut que celui de la Seine ou des Pyrénées-Orientales (2). La méconnaissance totale des jeunes métropolitains concernant l'Algérie (3) explique le départ aisé du contingent (mis à part quelques sporadiques mouvements de contestation dus, pour l'essentiel, à l'actif du PCF) et la durée des opérations militaires durant six années. Personnellement de la "classe 56" je peux en témoigner, habitant au surplus à Paris, près du Boulevard Barbès-Rochechouart, où je côtoyais des algériens comme on aurait dit des bretons ou des corses. La première phase de la génération 3 (comme définie page 194) n'aura plus grande confiance dans les hommes politiques (à l'exception du PCF).
Notes annexes:
(1) Cf. Hugh ROBERTS: Prémisses historiques d'une libération inachevée. In Aurès/Algérie 1954. Edit. Autrement- Série Mémoires n°33 (Novembre1994); pp. 72-92.
(2) Il faudra attendre le 22 juillet 1958 pour que le timbre postal métropolitain affranchisse pour la première fois le courrier adressé d'Algérie.
(3) Les attentats terroristes par le FLN (considéré comme des autonomistes sans légitimité et peu nombreux) constituaient la perception qu'en donnaient les médias, à l'exception de rares journaux peu lus par les jeunes à cette époque plus préoccupés par leurs études ou leur travail. Les seuls attentats en métropole correspondaient à des règlements de compte au sein de la communauté algérienne. Je peux en témoigner puisque résidant dans un hôpital parisien (je renvois au registre des décès de la morgue et de l'Institut Médico-légal).
